Accueil || Artistes || Lingala || Discussions || Contact

Franco Luambo Makiadi


La Vie et la Mort de Luambo Makiadi (1990)






Parcours d'un artiste: Franco Luambo Makiadi

DE SES ORIGINES, SA FAMILLE ET SA JEUNESSE

Sonabata sonne bien la langue Kongo héritière d'une longue culture qui puise loin ses racines dans le royaume Kongo qui touche trois pays : le Congo, la République démocratique du Congo et l'Angola. Là à Sonabata à un peu moins de 100 km de Kinshasa, la zone des cataractes, non loin de Kinsantu, village fleuri depuis l'époque des missionnaires belges où baigne nonchalamment la rivière Inkissi, maman Hélène Mbonga Makiesse est prise de contractions dés le petit matin du 6 juillet 1938. Un an avant le déclenchement de la 2ème guerre mondiale. Après quelques difficultés, à l'abri des regards des hommes, soutenue par ses soeurs de l'ethnie, elle accouche d'un jeune garçon qui prend le nom de Luambo François. Les parents maternels dans cette région du Bas-Congo sont heureux de la nouvelle même s'ils savent que le géniteur n'est pas de leur contrée, car le père Luambo d'origine tetela vient tout droit du Kasaï non loin des villages qui entourent les eaux du Sankuru. Mais la joie de la natalité est plus forte que les divisions extra-claniques. L'enfant est vite adopté. Avec son mari, d'autres enfants vont suivre notamment Malolo Alphonse Derek, Nsiongo Bavon Marie Marie et Akangana Marie Louise, avant que l'époux ne reparte vers d'autres cieux, laissant la mère seule face à l'éducation de ses quatre enfants qui ne bénéficieront pas de cette présence paternelle. Heureusement pour la belle mbonga, car au détour d'une promenade, elle finit par rencontrer un prétendant audacieux et entreprenant qui lui donnera deux autres enfants : Nyantsa Marie-Jeanne et Kizonzi Jules. Il prendra sur lui l'adoption et l'éducation des autres enfants.

Mais revenons à l'aîné de tous, qui nous intéresse le plus. Luambo Makiadi François va grandir dans cette ambiance Moukongo où tous les clans relatent le souvenir de leur lointain passé. A l'époque du Roi Kongodidiantotila, de la Reine Nzinga dans la capitale historique de Mbanza-Kongo (à l'intérieur des terres angolaises), devenu depuis la période portugaise : San Salvador.
Le grand groupe ethnique Kongo se compose de plusieurs clans qui font sa fierté : Bandibu, Batandu, Benionga, Bayombé, Bamboma, Besingombé, Banlevu, Bambeko, Bampessé et j'en passe.

Terre d'histoire et de culture, le Bas-Congo a donné naissance à de grandes personnalités qui influenceront le devenir de tout le territoire congolais; Nous citerons deux noms qui sont passés dans l'histoire pour avoir joué chacun un rôle de premier plan. Le prophète Simon Kimbangu qui fondera l'Eglise Kimbanguiste, influente dans toute la région Kongo. Le deuxième sera Joseph Kasa-Vubu, l'un des fondateurs de l'Abako (association des Bakongo) qui est au départ une solidarité des hommes issus de l'ethnie Kongo et qui prend peu après les allures d'un parti politique. L'Abako est d'ailleurs à l'origine des émeutes qui vont déclencher le combat pour recouvrer l'indépendance. Pris sous les feux de l'actualité, l'ancien séminariste Joseph Kasa-Vubu, pétri d'intelligence, prend la tête de la lutte et se fait élire premier Président du Congo.
Au-delà de cette rétrospective, il y a lieu de remarquer que Maman Nbonga a pris enfants et bagages pour aller s'établir à Léopoldville, aujourd'hui Kinshasa. Aux côtés de son mari, ils éliront domicile dans la zone de Ngiri-Ngiri. Mais le ménage ne tiendra pas le coup du bouleversement, alors la mère délaissée élèvera seule ses enfants. Sans rancune et sans peur, elle va s'attacher à les nourrir et à les élever avec la fierté qui habite toute femme Kongo. Sonabata est si loin, la solidarité clanique ne joue pas à fond dans la grande ville de Léopoldville.

A l'âge de 10 ans, Luambo François est orphelin de père, sans soutien, il abandonne l'école en 3ème primaire et s'adonne à la vie de la rue au même titre que d'autres jeunes de son âge. Ils vont vivre les réalités de la rue avec ses tourments, ses violences et ses ambiguïtés.
A Léopoldville, il découvre le monde de la ville avec toutes ses contradictions. Non loin du marché de Ngiri-Ngiri, sa mère prépare les gâteaux à la farine qui sont vendus aux passants en fredonnant avec mélancolie les vieilles rengaines apprises à Sonabata au cours des soirées de matanga. Mais les beignets et les gâteaux vendus ne comblent pas les lacunes matérielles à la maison. Commence alors pour la jeune Maman une autre vie. Une vie citadine où l'on prend et l'on donne des coups. Luambo forge son caractère à Ngiri-Ngiri, et avant que sa mère n'aille s'installer à Bassengué, ensuite à Eyala non loin de Matongé, la vie de Luambo prend d'autres formes.

LES PREMIERS PAS

Malgré les jeux avec des amis insoumis, Luambo n'abandonne pas pour autant sa mère. D'ailleurs, grâce au concours d'un camarade, il découvre les vertus de l'harmonica, cet instrument ne quittera plus ses lèvres. Et ses deux bouts de pagne noués autour du cou, Luambo continue à aider sa mère dans les différents marchés. A 11 ans, il a pour idoles Jimmy et De Saio; Mais l'opportunité de la vie lui fait rencontrer Ebengo Dewayon. Notons ici que cette nouvelle rencontre sera déterminante pour le devenir de Luambo. C'est à ses côtés qu'il s'initie aux premières notes de la guitare, ensuite interviendra Luampasi, un autre guitariste de renom.
Adolescent, le voilà pris dans le tourbillon de la musique. Sans connaissance élémentaire du solfège et sans culture musicale. Malgré cet handicap, son obstination sera payante. Luambo a décidé de jeter son dévolu sur cet instrument à cordes qu'est la guitare et son harmonica est jeté aux oubliettes. Commence alors pour le petit de Sonabata une nouvelle épopée. Sa mère le voit de moins en moins, le temps passe vite et à quinze ans, il enregistre déjà de sa voix innocente et mal maîtrisée des chansons avec le groupe Waton de Dewayon. Le rythme est mal contenu mais la décision est prise et sa mère n'y peut plus rien. Il commence à chanter les chansons des autres sur des thèmes mal ficelés qui font allusion aux réalités de la rue.

A Léopoldville, nous sommes aux années cinquante, la musique cubaine a pris de l'ampleur avec la présence des grecs, portugais et espagnols qui la diffuse, et puis la grande station de radio construite par la Belgique qui administre le territoire, arrose les ménages de cette musique langoureuse. La musique latino-américaine déballe rythmes de mérengué, pachanga au grand plaisir des mélomanes. Parallèlement à cette montée des musiques importées, les populations raffolent également des rythmes du terroir qui inondent les retrouvailles familiales. Ici la musique vocale et instrumentale célèbrent toutes les manifestations de la vie. De nombreux musiciens du terroir occupent le devant de la scène. Ils deviennent vite populaires et leurs succès sont fredonnées tout le long du jour. L'arrivée des phonographes va amplifier l'irrésistible ascension de cette musique traditionnelle qui allie tam-tam, la guitare sèche, l'accordéon et la bouteille. Il n'y a là rien de sorcier, mais une sorte de mystère accapare les corps et les esprits. Le pays tout entier devient un réceptacle de musique diversifiée, aidée en cela par le gros émetteur de radio Congo.

Des musiciens locaux de grande envergure vont sortir du lot. Adou Elenga qui va enregistrer aux Editions Ngoma son titre fétiche "Kumambélé", Léon Bukasa, D'Oliveira qui se fait remarquer dans la chanson "Mama aboti biso ayebi kobeta bana", Eyenga Moseka qui enregistre chez Okapi son fameux succès "Bolingo ya la vie" et qui signera un contrat aux Editions Esongo et qui accompagné par la Rock-a-Mambo chantera "Adoula" et "Nalelio", Feruzi qui se fait remarquer par la danse Maringu, Wendo Kolossoy l'un des plus célèbres de tous, chante "Mabelé ya Mama". Ils sont en quelque sorte les pionniers d'une musique qui puise dans les racines profondes du peuple et qui va bientôt s'ouvrir aux influences extérieures.

En 1953, Joseph Kabasele, neveu du futur cardinal Malula, lance l'orchestre moderne de Léopoldville aujourd'hui Kinshasa. L'African Jazz, c'est l'événement culturel de l'époque. Jeff Kalle de son nom musical innove en associant des instruments à vent afin de plagier les rythmes latino-américains dont il raffole, Kalle crée la rupture avec la musique d'autrefois. Il allie le modernisme au traditionnel et sa voix suave fait le reste. Léopoldville est sous le charme de ce Kasaïen qui révolutionne la musique du moment. Son orchestre va jouir d'un monopole sur l'échiquier de la musique congolaise. Son répertoire est diversifié, sa musique est douce et entraînante, et les instrumentistes ne font pas dans l'approximative. Tout Léopoldville est sous le charme de l'African Jazz qui vole de succès en succès.

Pendant ce temps, Luambo Franco est à l'affût. Au contraire de Kalle, il décide d'imposer son style. En 1956, le 6 juin à Léopoldville, l'annonce est faite d'un point à l'autre de la ville, un nouvel orchestre vient de voir le jour. Au départ, au studio Loningisa, il a enregistré "Bolingo na ngaï Béatrice". Avec le concours de Bowané qui l'a pris sous sa tutelle, Franco s'est fait un nom. Mais Bowané gagne l'Angola et décide de s'installer à Luanda, voilà Franco seul face à un succès qui l'attend à l'horizon. Au lieu de se ronger les doigts, il décide de créer un groupe musical grâce à l'apport de quelques musiciens Congolais comme Pandy Saturnin (Tumba), Loubelo daniel, De la lune (guitariste) J. Serge Essous (saxo) venus à la rescousse, ils s'accordent sur la mise en place d'un nouveau style. Sur la rue Tshuapa dans la zone de Kinshasa, ils font connaissance avec M. Oscar Kashama, celui-ci les encourage et décide de les prendre en charge dans son bar.
 
Franco à 18 ans, en 1956

Nous sommes le mercredi 6 juin 1956 lorsque naît "OK Jazz", OK pour Oscar Kashama. Franco, Rossignol, Saturnin Pandy, de la lune et Essou sont les premiers musiciens. Le succès est fulgurant, mais la naïveté gâche les efforts de ces jeunes et les bonnes choses ne durent guère. En 1957, l'orchestre connaît une scission, les congolais que sont J. Serge Essous, Landu Rossignol quittent Franco pour créer le Rock-A-Mambo, mais deux autres congolais vont rejoindre Franco : Célestin Nkouka et Edo Nganga. Leur présence redonne du tonus à l'orchestre Kashama-Jazz. Ils vont enregistrer trois chansons qui marqueront cette époque : "Aimé wa bolingo", "Joséphine", et "Motema na ngaï epai ya mama". Mais Luambo, en 1958, est arrêté par les autorités coloniales, pour des raisons obscures, on parle d'une affaire de coeur, son absence réduit le succès de l'orchestre dont il est déjà le porte-flambeau. Ses amis congolais profitent de cetemps pour regagner Brazzaville. Là-bas Nkouka Célestin, Edo Nganga sont rejoints par Nino Malapat, J. S. Essous pour monter l'orchestre Bantous de la Capitale.
A Léopoldville où il a recouvré sa liberté, Franco retrouve Vicky Longomba qui lui était resté fidèle, pour procéder au recrutement de nouveaux musiciens. Mulumba Joseph Mujos, Bombolo Léon connu sous le sobriquet de Bohlen, Tchamala Piccolo et Lutumba Simon alias Simaro Masiya, font leur entrée dans OK Jazz.

Sur le plan politique, le Congo belge est le centre de nombreuses émeutes. Les nationalistes sont aux prises avec les forces coloniales. La situation à Léopoldville est intenable, les batailles et les arrestations se multiplient. Pour calmer le jeu, une conférence dénommée "Table Ronde" est convoquée à Bruxelles pour statuer sur le devenir de cette colonie belge. A cet effet, Joseph Kabaselle dit Kalle Jeff est choisi pour animer la manifestation. Son orchestre fait le voyage en Belgique et Vicky Longomba choisi par Kalle fait partie du voyage. Il part sans en informer Franco qui entre dans une colère noire. C'est à cette époque que Kalle lance la chanson "Indépendance chachacha" qui va connaître un succès continental. Mais pour Franco, c'est un coup dur, car ce départ de Longomba crée un vide. Toutefois, un groupe de jeunes filles attirées par les thèmes des chansons de Franco décide tous les soirs de se donner rendez-vous à ses concerts. L'affluence de ces demoiselles suscite la passion et va obliger les mélomanes à s'intéresser à cette musique.
Franco s'affirme ainsi dans le monde musical de la capitale, il devient de plus en plus célèbre. Lutumba, Kwamy et bientôt Verkys Kiamanguana Mateta, ainsi que Youlou Mabiala et Michel Boyibanda vont gonfler le nombre de musiciens qui feront la gloire de l'OK Jazz.
Des titres comme "Mboka mo paya pasi", "Yamba ngai na leo", "Mobali ya ouilleur", sont au top du succès. L'OK Jazz est devenu incontournable.
D'autres chansons à succès vont occuper le marché du disque : "Numero ya Kinshasa", "Bakabolaka bolingo boya te", "Dodo tuna motema", "Ngai Marie Nzoto Ebeba", "Mbanda mwasi na yo alingi ngai", sont fredonnées d'un point à l'autre du pays.

L'ASCENSION ET LA GLOIRE
En deux décennies (70-80 et 80-90), Luambo makiadi est au sommet de la musique. Il brille de mille feux au firmament de la musique congolaise et même africaine. Période importante et même exhaltante pour ce musicien qui s'est fabriqué une longévité à la force du poignet. Seul maître à bord dans son orchestre, il sort de sa coquille pour imposer son leadership. Longomba qui n'a plus été accepté dans l'OK Jazz, fonde le groupe Lovy du Zaïre. Il instaure une politique de grandeur et attire auprès de lui tout ce que le pays compte de grands talents artistiques. Les éloges pleuvent de partout, ses disques sont vendus comme des petits pains dans tous les pays du continent. Il vole de succès en succès. C'est l'apothéose.
En cette période du parti unique, Luambo devient le musicien repère des grandes nuits présidentielles où pavane tout le gotha politique et mondain du pays. Il amasse sans coup férir biens matériels et gloire spirituelle. L'ex-Président de la République, le maréchal Mobutu, l'élève au rang de Grand Maître de la musique zaïroise. Il donne à son ensemble musical le cachet d'une entreprise au faîte de sa renommée. L'OK Jazz est devenu le Tout Puissant OK Jazz.
La première décennie citée plus haut va marquer un grand tournant dans la vie de l'orchestre. Des musiciens de renom comme Sam Magwana, Dizzy Mandjeku, Josky Kiambukuta, Ntesa Dalienst, Jo Mpoy, Ndombe Opetum Pépé et autres sont achetés à prix d'or pour venir grossir les rangs de l'orchestre. Ils viennent ainsi s'ajouter à Youlou, Boyibanda, Isaac Muzikiwa, Dessoin, Decca, Simaro et consorts pour former le grand OK Jazz qui va terrasser tout sur son passage.
 
Michelino, Josky et Franco
Il n'est plus le maître Franco, il est devenu le Grand Maître Luambo Makiadi Franco, figure de proue de la musique africaine. Dans tous les milieux mondains et même politique, on lui fait la courbette. Des chansons comme "Nakoma Mbanda ya Mama ya Mboli na Ngai", Matata ya Mwasi na Mobali esilaka te", "Liberté" ou "Bimaka okopesa nzoto lisuma" etc.. font la gloire de l'orchestre et l'argent rentre à flot.
Désormais l'orchestre est modelé à son image. Il en est l'inspirateur, il le hissera au rang des plus grands orchestres populaires de danse de l'Afrique noire. Les oeuvres à succès se succèdent à un rythme infernal. Il n'est plus conditionné par des pseudo-producteurs. Il a lui-même créé plusieurs marques pour produire les chansons de son groupe.
Déjà les musicologues retiennent et observent deux styles de musique qui s'opposent. L'un soutenu par l'African Jazz, c'est l'école Kalle dont le fidèle disciple sera Tabu pascal qui deviendra un peu plus tard Tabu Ley Rochereau le Seigneur. L'autre style est imposé par Franco. On parle désormais de deux écoles : celle créée par Kalle, et celle créée par Franco. Et ce sont ces deux styles de musique qui vont s'imposer tout au long des années jusqu'en cette période actuelle.
Rappelons qu'à la disparition de l'African Jazz en 1963, c'est Rochereau et Nico qui tenteront de défendre l'emblème de son style. Puis viendra s'ajouter Janot Bombenga mais de façon éphémère. Toujours dans les années 70, d'autres orchestres tentent de tenir tête à l'OK Jazz, c'est le cas de Kobantou fondé par dewayon (l'un des initiateurs de Franco), Congo Succès de Johnny Bokolo, frère de dewayon, Negro-Succès de Bholen et Bavon-Marie Marie (le frère de Luambo qui décèdera dans un tragique accident de voiture), le trio Madjesi de Sosolisso. Tous ceux-là s'exprimeront dans le style Luambo. Rumba pure et agressive qui emprunte énormément dans le folklore.
Dans le style Kalle, des orchestres comme Vox-Africa, les Maquisards, puis les Grands Maquisards, Continental vont vite s'essouffler ne pouvant supporter le rythme et le succès de l'OK Jazz. C'est dire la prépondérance de Franco sur l'échiquier musical. Il multiplie les concerts à l'intérieur du pays, et même à l'extérieur. Des pays comme la Zambie, le Kenya, le Gabon, le Congo, toute l'Afrique vont l'accueillir comme un roi. Partout les foules se bousculent, les femmes accourent, les jeunes s'agrippent , Franco est désormais reconnu comme le grand maître d'une rumba qu'il a imposée et qu'il a popularisée dans tous les pays au sud du Sahara.
Les contrats pleuvent, les invitations se multiplient, Luambo est débordé. Homme d'affaires aguerri, il multiplie les investissements, des maisons de production, une maison de pression de disques et un investissement immobilier qui lui donne un charisme inégalable. C'est ainsi qu'il va créer son complexe "Un-deux-trois" dans la zone de Kasavubu, avant d'ajouter une aile qu'il baptisera "Mama Kouloutou". Il achète une grande maison dans la zone de Limete avec piscine, studio d'enregistrement et aire de jeux pour ses enfants, dont la majorité poursuit des études ou vivent en Europe. En Belgique, il acquiert une villa dans la banlieue résidentielle de Bruxelles, à Rhode-Saint-Genèse. Il prend en charge de jeunes compatriotes démunis et les envoie étudier en Belgique. Son compte en banque est fourni, et sa générosité ne fait pas défaut. Il donne ici et là. Les membres de sa famille et tous les zélateurs lui font la cour, pour bénéficier de ses dons. Les témoignages concordent : Franco donne sans compter.

En 1982, il décide de s'installer en Europe avec tous ses musiciens pour une durée indéterminée, mais tout en créant de nouvelles structures pour l'édition, la promotion et la production de disques. Tantôt à Paris, tantôt à Bruxelles, il croule sous le succès. Des titres comme "Non", "Très fâché", "Mamou", "Makambo nazali bourreau", "très impoli", "Lettre au DG", "Mario", sont des véritables philippiques qu'il distribue à la ronde comme des bouquets de fleurs tour à tour à la femme, aux intellectuels et à une certaine jeunesse.

En 1983, le grand maître se rend aux Etats-Unis pour une grande tournée, où il confirme sa célébrité auprès des afro-américains. La diaspora négro-américaine l'accueille chaleureusement.
Fait important à souligner, il profite de son séjour européen pour enregistrer en duo avec Rochereau son concurrent de toujours : "Lisanga ya banganga", "Hommage à grand Kalle" et "Ngungi", et puis en 1985, après plusieurs années d'absence, il décide de regagner Kinshasa. La ville et ses mélomanes lui réservent un accueil à la hauteur de sa grandeur. Depuis l'aéroport de Ndjili jusqu'à sa résidence de Limete distant d'au moins 20 kms, les foules se pressent pour contempler le héros qui regagne ses pénates. Mais à peine rentré, les sollicitations se font pressantes en direction des pays voisins. Luambo jubile lorsqu'il reçoit le prix Maracas d'or comme couronnement de sa production phonographique considérable. Cette reconnaissance est vite suivie par un disuqe d'or pour sa chanson "Mario". Tout seul au sommet du succès, Luambo le grand maître de la musique africaine est gagné par le vertige. Il n'y a plus que lui. Dans les concerts, les bar-dancings, les bistrots, les radios, les télévisions, il n'y a que sa voix grave de baryton et sa guitare agressive et trépidante qui déchire les nuits des mondains. Les femmes n'ont plus d'yeux que pour lui. Les chefs d'Etat le courtisent et ceux de la rue le déifient.
Quel destin exceptionnel que celui de Luambo Makiadi. Ainsi après la créativité, après le succès, le grand artiste est gagné par l'essoufflement. La vague dans l'âme, il finit par comprendre qu'il n'est qu'un être humain faible, perfectible et toujours, hanté par la mort et les coups fomentés par des adversaires tapis dans l'ombre prêts à bondir sur la moindre erreur, la moindre faiblesse. Franco en est-il conscient ?

DE SON OEUVRE: ENNUIS POLITIQUES, IMPACT ET CARACTERISTIQUES

La première arrestation de Franco remonte au courant de l'année 1959. Pour défaut de permis de conduire, les autorités coloniales l'emprisonnent alors qu'il vient de chanter la chanson "Mobembo ya Franco na welé". Avec la chanson "Appartement", il inaugure en effet toute une série de thèmes jugés trop osés et obscènes. Luambo Makiadi est alors cloué au pilori. Malgré ses relations au sommet, la justice se saisit de cette opportunité et condamne le musicien à la prison ferme. Le grand maître s'écroule de son piédestal et craque. A la prison de Makala, il est l'objet d'une dépression aggravée, il sera vite conduit au Centre Neuro-pathologique de Kinshasa. Sur décision du sommet politique, Franco retrouve l'air libre. Un musicologue congolais s'en souvient : "Une fois en liberté, le grand maître reprend ses espoirs et ses esprits de baroudeur. Il rameute ses troupes et fait le point de la situation".
La satire et la verve oratoire toujours sans pareil. Luambo Makiadi dans sa chanson "Princesse Kikou" pleine de sous-entendus, libère toutes ses émotions accumulées depuis son arrestation. Il traque à son tour ceux qu'il prétend lui vouloir du mal, et des pamphlets tombent comme s'il en pleuvait sous des titres tels que "Loboko" et "Babotoli ye tonga". Incident de parcours. Mais incident qui va influencer les thèmes de son répertoire. Ils vont dévoiler les rapports de force entre l'artiste et le pouvoir sous toutes ses formes : politique, médial. Mais la fin de règne a sonné. L'enfant de Sonabata sent les forces l'abandonner. Il est en proie à des crises perpétuelles.

Soulignons que la personnalité de Franco est amplement influencée par une série d'évenements douloureux. Orphelin dés son jeune âge, Franco souffre de l'absence de son père, très tôt disparu. N'ayant pas abouti dans ses études, il souffre de cette insuffisance d'instruction. Les thèmes de ses chansons sont souvent en rébellion avec le conditionnement de la société.
Franco a touché toutes les cordes sensibles de la vie. La femme, la politique, les mauvaises moeurs, la délinquance, la gabegie financière, l'infidélité, la jalousie, l'hypocrisie. Dans son style populaire, il va à la limite de la vulgarité, et il réussit à peindre ses contemporains au travers de leurs défauts et leurs qualités. Il était à la fois l'ami des femmes et des hommes qu'il critiquait à la limite de l'insulte et amadouait en même temps. Manda Tchebwa, chroniqueur à Télé-Zaïre, s'en souvient : "C'était un homme de convictions. Il a traîné son âme avec talent et énergie, hors des limites de son inspiration, bousculant les conventions musicales pour réinventer le cas échéant de nouvelles règles de convivialité dans une morale constamment sujette à caution".
Timide et orgueilleux, les spécialistes reconnaissent que Luambo a raté son enfance, n'a pas réussi ses études, il a été même balayeur au studio Loningisa où il a enregistré sa première chanson. Il a souffert de complexe vis-à-vis des intellectuels. C'est à la suite de cette réflexion, de la prise en compte de ces insuffisances que Luambo décide de prendre sa vie en main. De forger son destin pour éviter toute dépendance.

Toute une littérature orale a été colportée à son endroit. Les mauvaises langues ont raconté que l'homme était possesseur de fétiches importés auprès des magiciens de l'Inde. Qu'il appartenait à une secte de vampires où on utilisait le sang et la chair humaine pour multiplier son pouvoir et sa domination sur ses contemporains, qu'il était associé à Mobutu pour faire disparaître un certain nombre d'opposants. Mais personne n'a pu apporter une seule preuve sur ces histoires racontées dans les "ngandas" de Kinshasa. Malgré ces légendes, l'homme est resté imperturbable, intouchable, presque insaisissable jusqu'à ce qu'il reconnaisse les débuts de sa maladie.

DE LA MALADIE QUI L'EMPORTA

Perte de mémoire, douleurs, mal de reins, il n'en pouvait plus de supporter le mal qui le rongeait de l'intérieur. De nombreux médecins vont courir à son chevet sans jamais poser un diagnostic convenable. Au début de l'année 1988, il refait le voyage de Bruxelles pour aller subir des analyses et trouver la cause de sa maladie. De plus en plus épuisé, il perd du poids. La masse humaine se rétrécit et ses supporters sont gagnés par le doute. Sa famille et ses proches sont pris par l'angoisse. Et s'il venait à disparaître ? Tout Kinshasa bruit des nouvelles de la mort de Luambo. Beaucoup vont le tuer dans l'imaginaire collectif avant qu'il ne le soit dans la réalité. De clinique en clinique, de spécialiste en spécialiste, Luambo traîne sa maladie, sans trouver le moindre répit. Certains parlent d'un cancer des os, d'autres d'une insuffisance rénale, les plus radicaux n'y vont pas par quatre chemins : Franco est atteint du Sida. Mais malgré le mal qui le ronge, il trouve les forces d'enregistrer ses dernières chansons soutenu par la voix de Sam Mangwana et d'autres musiciens qui sont à Bruxelles. Mais ses jours sont comptés. Le ciel s'obscurcit et pourtant lui, il y croit toujours. Il annonce même son retour pour d'ici peu. Finalement, voyant son état s'empirer, les médecins l'hospitalisent à l'Hôpital Mont-Godinne non loin de la ville de Namur (Belgique). Là son épouse et son frère Jules lui rendent régulièrement visite. Ses enfants sont également là, inquiets de la tournure prise par les événements. Ils voient leur père se décomposer. Chacun de ses mouvements augmente le mal. Le baobab est atteint. Les nuages s'assombrissent. Il est au bout du chemin.

Octobre 1989, l'automne occupe le paysage, les arbres perdent leurs feuilles, le paysage est lugubre, le temps maussade. Résistera-t-il encore longtemps , Tiendra-t-il ce combat ? Tout le corps est gagné par la fatigue, les maux de tête qui s'amplifient ne lui laissent plus de répit. Il souffre dans sa chair et son âme. Malheureux de laisser ses enfants, sa mère, ses frères et ses soeurs, ses amis, ses musiciens et même ses adversaires, lui qui avait pris l'habitude de vivre avec toutes ces contradictions.

La nuit du 12 octobre, Luambo n'en peut plus de lutter. Il jette l'éponge. Il ferme les yeux à jamais. Et sans témoin, seul, dans une chambre, il remet son âme à l'éternité. Fini la musique, fini la vie. Luambo Makiadi ya Fuala, Franco De mi Amor, grand maître, Oncle Yorgho autant de pseudonymes qui refont surface devant un corps inerte. La nouvelle mortuaire n'est connue qu'au petit matin. Entre Bruxelles et Kinshasa, les télécopieurs des agences internationales de presse prennent le relais pour diffuser le décès du grand artiste. C'est la chute du grand baobab. Dans le ciel musical africain plus rien ne sera comme avant. Commence alors la légende d'un homme qui a influencé de tout son poids, dominé de son imagination, occupé de sa grandeur le devant de la scène musicale

source www.nekongo.org

Il y a de cela 23 ans que Luambo nous a quittés. Depuis, les Congolais ont soif de la rumba pure et agressive de cet artiste-musicien. La satire et la verve oratoire sans pareil de Luambo manquent désormais beaucoup à la musique congolaise contemporaine.

Paroles:

Discographie

VOTRE PUB ICI

 

Copyright ©Novembre 2014 www.kasaflo.net - - A propos -Tous droits réservés. Réalisé par K. Flory